Accueil

 
 

Bibliothèque Kandinsky

[NOUVELLES ACQUISITIONS] Otobong Nkanga, Shift and Wait



Victor Guégan
27 mars 2026

Otobong NKANGA, Shift and Wait, édition Le Petit Jaunais - Nancy Sulmont, Nantes, 2003.
Portfolio à rabats, couverture titrée, fermée par un fil de coton monté sur une aiguille. 16 lithographies bicolores paginées et signées, imprimées sur papier BFK Rives.
Tiré à 14 ex. Tampon humide de l'éditeur. Ouvrage signé et numéroté par l'artiste.

 

Shift and Wait de l'artiste Otobong Nganka acquis par la Bibliotheque Kandinsky en 2025, Centre Pompidou

​​​Otobong Nkanga, Shift and Wait, 2003
Bibliothèque Kandinsky, Centre Pompidou, Paris, RLPF 14336. Fonds du livre d’artiste – Amis du Centre Pompidou, 2025​​
© Otobong Nkanga. Photo : Bibliothèque Kandinsky, MNAM-CCI, Centre Pompidou, Paris

 

De la lithographie à la performance

 

Shift and Wait est un livre et portfolio d’artiste d’Otobong Nkanga publié en 2003. Il contient 16 lithographies bicolores, fermé par un fil de coton monté sur une aiguille. L’œuvre s’inscrit dans une collaboration avec l’atelier éditeur imprimeur artisanal du Petit Jaunais dirigé par Nancy Sulmont qui ouvre régulièrement ses portes à des artistes contemporains (Mark Brusse, Philippe Cognée, Hervé Di Rosa, William Wilson). Sa genèse est indétachable d’une première collaboration entre l’artiste et le Petit Jaunais au Lieu Unique à Nantes. En 2002, la graveuse installe un atelier portatif de lithographie dans l’espace pour que chacun des 8 artistes alors en résidence réalisent une série de lithographies (Dessin XXL, Lieu Unique, Nantes, 2002). Parmi eux, Otobong Nkanga conçoit un ensemble de six œuvres graphiques intitulé Pleasure fragments, gravées à partir de figures amoureuses réalisées sur du marbre blanc. La blancheur de ces figures fait écho à son installation lors de la restitution de la résidence, des flaques blanchâtres peintes à même le sol. C’est un an plus tard, lorsque Nancy Sulmont installe son atelier volant à la Maison de la Loire à Paris, qu’elle développe avec l’artiste une deuxième collaboration dont l’aboutissement est le portfolio Shift and Wait présenté comme « un étonnant objet et/ou catalogue d’objets de performance ou de projets d’installation ». Dessinées en juin 2023, les gravures du portfolio Shift and Wait précèdent effectivement une performance portant le même titre qui a lieu deux mois plus tard à la MIP (Manifestaçao Internacional de Perfomance) au centre culturel de la Casa do Conde de Santa Marinha à Belo Horizonte au Brésil. Lors de celle-ci, des fils sont tirés horizontalement devant un mur, entre lesquels Otobong Nkanga se faufile. Elle semble y mesurer son corps, à l’aide d’un mètre de couture, en matériau souple, et trace des formes à la craie sur un tableau noir.

Après avoir quitté il y a un peu plus de vingt ans le Nigéria où elle est née en 1974 à Kano, Otobong Nkanga s’est installée à Anvers en Belgique. Elle commence ses études à l’université Obafemi Awolowo d’Ife-Ife au Nigéria, avant d’intégrer l’école des Beaux-Arts de Paris dans l’atelier notamment de Giuseppe Penone. Ainsi que le rappelle la présentation de l’artiste lors de la récente exposition monographique qui lui a été consacrée au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, Otobong Nkanga « examine les relations sociales, politiques, historiques et économiques à l’œuvre dans notre rapport au territoire, aux matériaux et à la nature ». Produisant aussi bien dans le domaine du dessin que de la performance, de la photographie, de la sculpture et de l’installation, elle interroge la place du corps dans les perceptions du temps et du territoire des sociétés néocoloniales contemporaines. Ses œuvres questionnent à partir de ses propres expériences et influences culturelles, la manière dont la valeur des ressources naturelles peut aujourd’hui primer sur les vies et l’esprit humain, la culture, la préservation de l’environnement naturel et les interactions collectives. La tapisserie The Weight of Scars (2015), dont le Musée national d’art moderne possède un exemplaire, est l’une des œuvres emblématiques de ses recherches : l’artiste a aimanté dix photographies circulaires sur une tapisserie représentant deux paires de jambes et de multiples bras articulés comme ceux de pantins qui semblent tirer les ficelles de ce paysage condamné par l’extraction minière au nord-ouest de la Namibie, une zone aujourd’hui vide, abandonnée et clôturée. Chacune des œuvres d’Otobong Nkanga porte un regard singulier sur les traumatismes induits par la colonisation sur les territoires et les corps.

 

The Weight of Scars par Otobong Nganka, 2015, Centre Pompidou

Otobong Nganka, The Weight of Scars, 2015
Centre Pompidou, MNAM-CCI, AM 2017-71
© Otobong Nkanga. Photo : © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Philippe Migeat/Dist. GrandPalaisRmn

 

Partisante d’un art relationnel qui s’ouvre aux relations humains – non-humains, Otobong Nkanga n’impose pas de sens de lecture à son travail. Si son œuvre peut être qualifiée d’engagée d’un point de vue social, voire politique, c’est aux spectateurs et spectatrices de regarder, d’écouter et de tisser des liens pour entrer en empathie collectivement avec les formes, les sujets, les corps convoqués par l’artiste. Dès une performance comme Shift and Wait, l’artiste exerce et entraîne son corps à agir avec dextérité et à se mouvoir librement en tant que corps décolonisé et individu. Dans la perspective d’un corps féminin noir mesuré, soumis aux injections économiques, sociétales et culturelles, son travail rappelle des thématiques présentent chez Senga Nengudi (1943). L’art de Nengudi, figures de l’art africain américain des années 1970, cherche à traiter des questions de discrimination et de luttes « comme le fruit d’un réel échange ou d’une création collective sincère ». Dans cette perspective, la performance de Shift and Wait apparait ainsi comme un lointain écho à la série RSVP (Performance Piece), 1977-1978, dont une documentation se trouve également dans les collections du Musée national d’art moderne. Après la naissance de son fils en 1975, Nengudi questionne le rapport à l’espace physique et social en tant que femme africaine américaine, à travers des chorégraphies autour d’une nouvelle matière industrielle inventée dans la décennie 1930 qui s’impose grâce à ses qualités d’élasticité dans la conception des collants et des bas de l’industrie du prêt à porter : le nylon. Matière fibreuse, élastique, enveloppante pouvant être collante jusqu’à produire une sensation d’étouffement, elle représente la manière dont les corps des femmes ont à être à la fois plastiques, rigides, élastiques, enveloppants et enveloppés. La question du vêtement est très présente également chez Nkanga qui s’intéresse à la manière dont son corps dialogue avec les demandes et les habitudes culturelles et sociales, avec des dessins de corsets par exemple.


Shift and Wait. « Bouge et attend ». Il y a dans ce titre l’écho d’une histoire de la domestication sociale et culturelle qui impose aux corps féminins une injonction paradoxale. L’idée d’attente tout d’abord est importante à prendre en compte. Elle se retrouve dans la série de dessins réalisée parallèlement en 2002-2003, Awaiting Pleasures et l’installation Awaiting Pleasures but it cut, jusqu’au récent et monumental Cadence - While We Wait and Watch (2025), une tapisserie de plus de dix mètres de long. Elle est encore présente dans une œuvre importante et séminale de l’artiste, The Fattening Room (1999), reconstitution photographique de ce que l’artiste présente comme un autoportrait culturel. Dans la culture Ibibio qui a été celle de sa famille au Nigeria, Otobong Nkanga raconte qu’avant leur mariage, les jeunes femmes attendent de trois à six mois dans une salle, où elles sont engraissées pour recevoir les attributs supposés de la fertilité. Cette coutume pourrait être une interprétation possible, parmi d’autres, de ce shift and wait en apparence contradictoire. Se gardant de condamner cette pratique, Nkanga la prend comme une part non visible de son identité qui peut dialoguer avec sa vie d’alors. À Paris, elle décide de considérer son appartement d’étudiante comme « sa propre fattering room », qu’elle ne « pense pas en termes de graisse corporelle, mais […] comme les manières à travers lesquelles les cultures qui sont venues dans nos vies » influencent notre rapport à notre identité et au monde. Autoportrait nourri d’influences culturelles multiples des lieux où l’artiste a vécu (Nigéria, Espace, Portugal), The Fattening Room tente d’évoquer la manière dont les cultures que nous rencontrons sculptent aussi nos corps. L’idée d’un dialogue entre le mouvement et l’attente résonne par ailleurs dans la manière dont l’artiste se joue de multiples tensions et considère que nos corps ont leur mot à dire dans le jeu qu’imposent les contraintes sociales, économiques et culturelles : « La vitesse et l'énergie de chaque espace que nous pénétrons ou auquel nous sommes confrontés, dit Otobong Nkanga, nous font réagir ; parfois, nous ne sommes pas conscients de ces réactions... C'est dans cette tension évolutive que mon travail prend forme. »

 

Shift  and Wait, livre d'artiste par Otobong Nkanga, Bibliotheque Kandinsky, Centre Pompidou