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Bibliothèque Kandinsky

[ARTICLE DE CHERCHEUR] Une parole en exil. Eldridge Cleaver à Alger, entretien inédit avec Marc Albert-Levin



Thomas Bertail

10 septembre 2026

Récemment entré dans les collections de la Bibliothèque Kandinsky, un entretien inédit d’Eldridge Cleaver réalisé par Marc Albert-Levin à Alger le 1er août 1969 nous ramène au cœur du Premier Festival culturel panafricain et de l’internationalisation du Black Panther Party. Conservés pendant plus d’un demi-siècle dans les archives personnelles de l’écrivain et journaliste, les six feuillets de cette conversation saisissent Cleaver à un moment charnière, entre écriture, révolution et exil.

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Une archive retrouvée

 

Le 1er août 1969, alors que s’achève le Premier Festival culturel panafricain d’Alger, Marc Albert-Levin, écrivain et journaliste accrédité pour Les Lettres françaises, obtient un entretien avec Eldridge Cleaver, ministre de l’Information du Black Panther Party (BPP), qui vient de réapparaître publiquement à Alger après plusieurs mois de clandestinité et d’exil. De cette rencontre demeure un singulier ensemble de six feuillets tapuscrits, resté inédit jusqu’à aujourd’hui. Pliés en trois, les feuillets sont réunis dans le premier, replié autour des autres à la manière d’une enveloppe. Sur sa face extérieure, une photographie découpée de Cleaver accompagne une bande de papier fixée au ruban adhésif portant ce titre : « Une interview avec Eldridge Cleaver rapportée par Marc Albert-Levin ». À l’intérieur, la transcription distribue visuellement les deux voix : en noir, les questions et les indications narratives d’Albert-Levin ; en rouge, les réponses de Cleaver. Quelques ratures et corrections conservent les traces du travail de transcription. Avant même sa lecture, l’objet porte la marque de la situation dont il procède : une parole recueillie sur le vif, enregistrée, transcrite et reprise, avant d’être conservée dans les archives personnelles d’Albert-Levin.

Marc Albert-Levin connaît alors bien les États-Unis. Installé à New York depuis le milieu des années 1960, il fréquente d’abord la Castalia Foundation de Timothy Leary, puis se rapproche des milieux africains-américains et du jazz d’avant-garde — Marion Brown, Sunny Murray ou les futurs membres de l’Art Ensemble of Chicago. Cette expérience nourrit Un printemps à New York, publié chez Jean-Jacques Pauvert1. Journaliste pour Les Lettres françaises d’Aragon, Marc Albert-Levin obtient avec Barbara Summers une accréditation pour couvrir le Premier Festival culturel panafricain d’Alger qui se tient du 21 juillet au 1er août 1969. Il s’y rend avec le photographe Louis Grivot, dit Horace (1941-2021), familier des scènes du jazz et du free jazz et collaborateur de nombreux titres de presse. Le reportage d’Albert-Levin sera publié dans Les Lettres françaises, accompagné des photographies d’Horace, qui documente également à Alger la présence des Black Panthers ; mais la conversation enregistrée avec Cleaver ne connaîtra pas le même destin. Les raisons de cette non-publication ne sont, à notre connaissance, pas documentées et restent à éclaircir.

 

La rencontre

 

La rencontre se déroule dans l’un des principaux carrefours politiques de l’été 1969. Depuis l’indépendance, Alger s’est imposée comme un lieu d’accueil et de représentation des mouvements de libération, l’une des capitales politiques du tiers-mondisme révolutionnaire. Le Festival donne à cette géographie militante une visibilité exceptionnelle, réunissant artistes, intellectuels, États africains et délégations révolutionnaires2. Le Black Panther Party y occupe une position singulière. Invités à Alger, les Panthers installent rue Didouche-Mourad un Afro-American Information Center, que le gouvernement algérien met à leur disposition et qui devient, selon Albert-Levin, leur « point de ralliement » pendant le Festival3. Emory Douglas –  l’« artiste révolutionnaire » et « ministre de la culture » du BPP – y expose notamment des images et affiches du parti ; les passants se rassemblent devant cette vitrine où la révolution africaine-américaine acquiert, à Alger, une visibilité nouvelle4.

Albert-Levin restitue pourtant cette situation internationale par son envers presque quotidien. Obtenir Cleaver n’est pas simple. Après plusieurs tentatives infructueuses auprès de celles qui « régentent le Centre Culturel Afro-Américain », il décide de l’aborder directement à son hôtel. Kathleen Cleaver, secrétaire chargée de la Communication du BPP et compagne d’Eldridge, vient d’accoucher ; conférences de presse, radios et télévisions se succèdent. À minuit passé, Albert-Levin interpelle enfin Cleaver en empruntant à Jimi Hendrix une formule de « Crosstown Traffic » : « It’s hard to get through to you. » Cleaver lui donne rendez-vous par téléphone à huit heures le lendemain matin. Albert-Levin le réveille.  « Retéléphonez dans une heure. » Une heure plus tard : « C’est votre raseur de ce matin. » Cette fois, Cleaver répond : « Montez. »
 

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La scène qui suit paraît presque trop bien composée. Cleaver prend son petit déjeuner dans sa chambre lorsque le téléphone sonne : l’appel, venu de San José en Californie, est destiné à Emory Douglas. Par discrétion, Albert-Levin et Cleaver quittent la chambre et poursuivent leur échange devant l’ascenseur, où Cleaver termine son croissant. D’autres personnes les rejoignent bientôt ; le magnétophone est finalement installé et l’entretien proprement dit commence. La scène restitue la situation de Cleaver : un homme en exil, pris dans un réseau incessant de communications et de sollicitations politiques, tandis que la Californie et Alger se trouvent momentanément reliées par une chambre d’hôtel5.

 

L’écriture comme instrument de transformation politique

 

La scène donne ainsi à voir Cleaver dans sa condition de dirigeant révolutionnaire international. Albert-Levin choisit pourtant de commencer ailleurs : par l’écriture qui a contribué à construire sa figure publique. Avant le ministre de l’Information du BPP, c’est l’écrivain qu’il interroge, formé par l’expérience carcérale. Leur échange s’ouvre sur Soul on Ice, publié l’année précédente et traduit en français en 1969 sous le titre Un noir à l’ombre. Le livre rassemble des textes écrits pendant ses années d’incarcération à San Quentin, Soledad puis Folsom. La prison y apparaît à la fois comme lieu d’assujettissement et de formation intellectuelle : Cleaver y lit Malcolm X, Marx, Lénine, Bakounine, Netchaïev et Fanon, et tente de penser conjointement expérience carcérale, condition africaine-américaine et domination politique. Dans Soul on Ice, Cleaver revient lui-même sur cette prise de conscience : « Depuis toujours, bien sûr, je savais que j’étais noir ; mais jamais je n’avais pris la peine de me demander ce que cela signifiait vraiment6 . »

L’entretien d’Alger apporte cependant quelque chose que le livre publié ne donne pas de la même manière : Cleaver racontant le processus même de son écriture. Il décrit d’abord la prison comme la condition paradoxale d’une disponibilité désormais disparue. Soul on Ice, explique-t-il, « n’a pas été un livre difficile à écrire » parce qu’il disposait alors d’un isolement total : « Depuis cette époque, je n’ai jamais connu le même genre de sérénité. » À Alger, devenu ministre de l’Information d’une organisation révolutionnaire internationale, il cherche précisément à retrouver le temps qui permettrait de recommencer à écrire. Il dit avoir attendu « la fin de ce festival pour pouvoir échapper à toutes ces choses politiques ».

L’opposition est frappante. La prison lui donnait du temps mais lui retirait sa liberté ; la révolution lui rend la liberté politique tout en lui retirant le temps d’écrire. À Albert-Levin qui lui rappelle qu’il avait qualifié Soul on Ice de « planche de salut », il refuse toute interprétation religieuse et précise : « en écrivant j’étais capable de me débarrasser d’un peu de la confusion qui m’habitait ». Il évoque « des tas de questions », « quantité d’idées qui faisaient une grande pagaille » et la nécessité de « faire quelque chose à [sa] tête » pour ne pas retourner en prison. L’écriture ne vient donc pas après la transformation politique : elle en constitue l’un des instruments.

Cleaver désacralise pourtant aussitôt la fabrication de son premier livre. Il n’avait pas conçu un ouvrage organisé : « j’ai simplement écrit divers morceaux que j’ai réunis dans un cahier ». Son avocate Beverly Axelrod fait sortir le manuscrit et le transmet à des lecteurs liés à Ramparts. Commence alors un second travail, éditorial et juridique. Cleaver raconte que les éditeurs et les avocats « ont dû l’éplucher » en raison des risques de procès ; certains passages sont retirés et, affirme-t-il à Albert-Levin, le livre publié ne représente plus que « les deux tiers du manuscrit ». À la question : « Une grande partie en est donc encore inédite ? », il répond simplement : « Oui. »
 

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Il y a quelque chose de singulier à recouvrer aujourd’hui cet échange dans un document lui-même resté inédit. Un entretien inédit dans lequel Cleaver parle des inédits de son livre. Dans les deux cas se pose la question du passage d’une parole privée ou empêchée à l’espace public : sortir clandestinement un manuscrit de prison, le faire lire, le couper, le publier ; à Alger, laisser Marc Albert-Levin enregistrer sa parole, la transcrire et en envisager la publication, avant que l’entretien ne rejoigne les archives personnelles du journaliste, où il restera en suspens pendant plus d’un demi-siècle.
 

De l’écriture à la révolution

 

Mais en août 1969, Cleaver ne regarde déjà plus seulement vers Soul on Ice. Il annonce un autre livre, consacré aux deux années séparant sa sortie de prison du moment où il aurait dû y retourner. Cette période, dit-il, « recouvre une grande partie de l’histoire du Parti des Black Panthers » : « c’est très important et on doit l’écrire ». Ce projet renvoie précisément aux années au cours desquelles l’écrivain est devenu l’un des dirigeants du BPP. L’écriture qui avait d’abord permis de mettre en ordre une expérience individuelle devient désormais une entreprise d’histoire politique.

Après sa libération, Cleaver travaille pour Ramparts. C’est notamment dans ce cadre qu’il assiste en février 1967 à la protection armée de Betty Shabazz, veuve de Malcolm X, par Huey P. Newton, Bobby Seale et les jeunes Panthers. Impressionné par cette organisation encore locale, qui donne une traduction pratique à l’autodéfense et au pouvoir noir, il rejoint rapidement le BPP7. Devenu ministre de l’Information, Cleaver met ses compétences d’écriture et sa puissance oratoire au service de l’expansion du parti, dont l’image se construit parallèlement dans The Black Panther à travers le travail graphique d’Emory Douglas.

Cette trajectoire conduit directement à Alger. Après la fusillade qui l’oppose à la police du 6 avril 1968 à Oakland au cours de laquelle Bobby Hutton est tué et Cleaver blessé, celui-ci est de nouveau incarcéré puis libéré. Menacé d'un retour en prison, il choisit finalement la clandestinité, quitte les États-Unis à la fin de 1968 et gagne Cuba avant de rejoindre l’Algérie8. Le Festival panafricain offre au BPP une scène où son discours anti-impérialiste peut s’inscrire aux côtés de mouvements de libération d’Afrique, d’Asie et du Moyen-Orient. Les Panthers y rencontrent des représentants du Vietnam, de la Palestine, du Mozambique, du Zimbabwe ou de l’Afrique du Sud et sont reçus non comme une curiosité américaine, mais comme les représentants possibles d’une lutte de libération.

Ce déplacement donne à la parole de Cleaver une résonance particulière. L’Algérie occupait déjà une place importante dans son imaginaire politique. Aux références marxistes s’ajoutent Fanon et l’expérience de la décolonisation, tandis que La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo fournit au Black Power une grammaire visuelle de la guérilla urbaine, de la clandestinité et de la répression. Cleaver pense ainsi volontiers la condition africaine-américaine en termes coloniaux et mobilise Fanon pour défendre une transformation révolutionnaire plutôt qu’une simple affirmation culturelle. Alger constitue donc simultanément un refuge, une scène diplomatique et la matérialisation d’un imaginaire révolutionnaire antérieur9.

L’entretien d’Albert-Levin intervient cependant avant que cette présence algérienne ne se stabilise. La Section internationale du BPP, son statut officiel et la villa d’El Biar bientôt qualifiée d’« ambassade » appartiennent encore à l’avenir10. Cette reconnaissance future n’abolira pourtant pas les rapports de dépendance dans lesquels elle s’inscrit : l’accueil offert aux mouvements révolutionnaires étrangers relève aussi d’une politique diplomatique algérienne dont les conditions et les limites apparaîtront progressivement aux Panthers eux-mêmes. De même, la fracture entre Cleaver et Huey P. Newton, cofondateur et ministre de la Défense du Black Panther Party, n’est pas encore consommée. C’est ce qui confère au document sa force historique : il saisit un moment encore ouvert. Relu depuis la rupture de 1971, ce moment prend nécessairement une tonalité différente. Alger deviendra le centre d’une conception internationaliste et insurrectionnelle de la lutte, tandis qu’à Oakland Newton privilégiera les survival programs, les services communautaires et la construction d’une base politique locale11.

C’est peut-être pour cette raison que les détails apparemment secondaires consignés par Albert-Levin comptent autant. Le désordre ordinaire de la rencontre fait apparaître Cleaver non comme l’icône stabilisée du Black Power, mais comme un homme pris dans un présent saturé. Il vient d’un livre façonné dans l’isolement carcéral et cherche désormais, au milieu de l’activité politique, à raconter une histoire devenue collective. La matérialité des six feuillets conserve elle-même cette instabilité : l’objet se présente dans un état intermédiaire, déjà plus tout à fait transcription brute, mais pas encore article — une publication possible demeurée en suspens.

Son entrée dans les collections de la Bibliothèque Kandinsky déplace aujourd’hui une nouvelle fois cette parole. Ce qui avait été enregistré à Alger pour Les Lettres françaises, puis conservé dans les archives de Marc Albert-Levin, devient une source pour l’histoire des circulations politiques et culturelles de la fin des années 1960. Le document fait se rencontrer plusieurs géographies — Oakland, New York, Paris, Alger — et plusieurs régimes de production : littérature, presse, entretien, archive.

Au début de l’entretien, Albert-Levin demande à Cleaver ce qu’il pense du livre « qui est en circulation maintenant ». L’expression paraît presque annoncer le destin du document lui-même. Soul on Ice circule ; Cleaver circule, quoique contraint par l’exil ; les images des Panthers circulent ; leurs discours traversent les frontières. L’entretien, lui, s’immobilise presque aussitôt : six feuillets repliés sur eux-mêmes pendant plus d’un demi-siècle. À Alger, Cleaver disait pourtant de l’histoire récente du Black Panther Party : « c’est très important et on doit l’écrire ». L’inédit de Marc Albert-Levin nous restitue aujourd’hui quelque chose de plus rare encore : non seulement une partie de cette histoire, mais l’instant où l’un de ses protagonistes comprend qu’elle est déjà en train de devenir matière à écrire.
 

Thomas Bertail est coordinateur des activités de recherche à la Bibliothèque Kandinsky, MNAM-Centre Pompidou.

 

Notes

  1. Marc Albert-Levin, Un printemps à New York, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1969.

  2. Pour prolonger l’étude des festivals culturels panafricains et de leurs archives, voir le projet de recherche Archive Panafest, dirigé par Dominique Malaquais et Cédric Vincent : « L’archive des festivals panafricains; PANAFEST Archive; 2014-2022 », URL : https://nakala.fr/collection/11280/8fce40fc ; « Panafest Archive », URL : https://panafest.org.za/#00-Menu-Inroduction_PANAFEST___une_archive_en_devenir.

  3. Elaine Mokhtefi, Algiers, Third World Capital : Freedom Fighters, Revolutionaries, Black Panthers, Londres/New York, Verso, 2018.

  4. Sam Durant (dir.), Black Panther : The Revolutionary Art of Emory Douglas, New York, Rizzoli, 2007.

  5. Voir également William Klein, Eldridge Cleaver, Black Panther, France-Algérie, ONCIC, 1970, 75 min, tourné à Alger à l’occasion du Premier Festival culturel panafricain de 1969.

  6. Eldridge Cleaver, Un noir à l’ombre, trad. Jean-Michel Jasienko, Paris, Seuil, 1969, p. 9 ; éd. orig. Soul on Ice, New York, McGraw-Hill, 1968.

  7. Joshua Bloom et Waldo E. Martin Jr., Black against Empire: The History and Politics of the Black Panther Party, Berkeley, University of California Press, 2013, p. 48-51.

  8. Bloom et Martin, Black against Empire, op. cit., p. 118-119 et 315-317 ; Mokhtefi, Algiers, Third World Capital, op. cit., p. 77-86.

  9. Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Paris, François Maspero, 1961 ; Gillo Pontecorvo, La battaglia di Algeri, Casbah Film/Igor Film, 121 min, 1966. Sur la réception de Fanon et des luttes anticoloniales par le Black Panther Party, voir Bloom et Martin, Black against Empire, op. cit., p. 66-67, 144, 232, 208, 315-316 ; Elaine Mokhtefi, Algiers, Third World Capital, op. cit., p. 166.

  10. Mokhtefi, Algiers, Third World Capital, op. cit., p. 105-107.

  11. Bloom et Martin, Black against Empire, op. cit., voir notamment le chap. 14, « International Alliance », p. 309-322, sur Cleaver, Alger et l’orientation internationaliste du BPP, et le chap. 15, « Rupture », p. 341-371, sur la divergence entre Cleaver et Newton, la scission du Parti et le tournant de Newton vers les Survival programs.
     


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